Au chevet des brûlés

Il y a quinze jours, nous mettions en ligne notre reportage vidéo tourné au centre de traitement des brûlés du CHU de Nantes, l’un des huit en France à prendre en charge les adultes comme les enfants. Dans ce service, une dizaine de métiers et d’expertises se mêlent au quotidien. Nous associons aujourd’hui les mots à l’image pour mieux rendre compte de ce qu’implique le soin de la brûlure, une pathologie répandue (400 000 personnes touchées tous les ans), complexe dans sa prise en charge, violente pour les corps et les esprits. Reportage.

162. C’est le numéro de la chambre dans laquelle nous nous apprêtons à entrer après avoir pénétré une heure plus tôt au sein du centre de traitement des brûlés, situé dans le bâtiment de l’hôtel Dieu du CHU de Nantes. Nous ne savons pas encore grand-chose du patient qui séjourne de l’autre côté de la porte, juste qu’il est d’accord pour répondre à quelques questions. Cinq minutes plus tard, Emmanuel, bandage sur le visage et œil gauche fixé sur un écran de télévision, nous lâche des bribes de ce qu’est devenue sa vie depuis « l’accident » il y a un an. Sur la nature du drame, nous ne saurons rien ou peu. Ses conséquences s’imposent en revanche rapidement dans l’échange. 

Brûlé sur 40% du corps, Emmanuel a d’abord passé deux mois et demi en réanimation. Quelque temps plus tard, il prend le chemin de Kerpape, centre de soins de réadaptation et rééducation fonctionnelles situé à Ploemeur, à quelques kilomètres de Lorient, avec lequel travaille étroitement le centre des brûlés nantais. Emmanuel est donc de retour là où on lui a sauvé la vie ; là où, pas plus tard qu’hier, on lui a fait une greffe de peau sous le bras et à la paupière. Le Pr Pierre Perrot, chef du service, entre dans la chambre. Il vient s’assurer que les soins suivent leur cours. D’ici quelques jours, Emmanuel quittera le CHU pour retrouver le centre de Ploemeur. Cuisinier de métier, il espère, « d’ici trois ou quatre mois« , reprendre le chemin du travail, en collectivité si possible.

Accidents de jardinage, poêle à granulés ou électrisation

Pour ceux que l’on appelle communément les « grands » brûlés, les couloirs du service sont venus remplacer du jour au lendemain les murs du foyer. A l’heure où les patients restent en général de moins en moins longtemps à l’hôpital, les victimes de brûlures importantes, elles, connaissent des hospitalisations prolongées.

« Quand on va avoir une “petite” brûlure, même si on n’aime pas trop ce mot dans notre monde de brûlologues, on va avoir une prise en charge qui va durer un an, un an et demi jusqu’à avoir un résultat définitif. Quand on est un patient beaucoup plus gravement brûlé en termes de surface ou de profondeur, la chirurgie de réparation va durer plusieurs années. », raconte le Pr Pierre Perrot. Et d’ajouter : « Il y a une spécificité toute particulière pour l’enfant pour qui, tant qu’il n’aura pas terminé sa croissance, n’est pas à l’abri d’avoir des séquelles de ses brûlures qui sont visibles lors des phases de poussées de croissance. »

Le Pr Pierre Perrot, chef du service des brûlés et de chirurgie plastique du CHU. Crédit Photo : Réseau CHU

Sur les vingt-trois centres de traitement des brûlés qui forment un maillage au niveau national, huit d’entre eux prennent en charge les publics adultes et enfants. Si chez ces derniers, les cas de brûlures mettant en cause les systèmes de chauffage (poêle à granulés, à bois etc.) sont à déplorer à l’approche de l’hiver, chez les adultes, les causes de brûlures sont variées. « Les brûlures les plus fréquentes en termes de patients accueillis sont des brûlures thermiques, par la chaleur donc, le plus souvent à l’occasion d’accidents de loisir, de bricolage, de jardinage. Il y a aussi des agents beaucoup plus rares, liés au courant éclectique ou aux agents chimiques. Il y a aussi des modes. On a par exemple des brûlures par batteries de téléphone mobile, cigarettes électroniques etc. Il peut y avoir des raisons politiques. Par exemple, suite aux révolutions arabes de 2011, on a vu une vague de brûlures par immolation.« , décrit le Pr Perrot. Quelques minutes après lui avoir posé cette question, nous croiserons dans les couloirs du service une femme, le regard perdu et le visage cramoisi, stigmate d’un accident domestique impliquant de l’huile de friture. 

La brûlure touche près de 400 000 personnes chaque année. 9000 victimes de cette pathologie sont prises en charge à l’hôpital. Celles qui sont soignées au CHU de Nantes viennent de tout l’ouest de la France, de Poitiers jusqu’à Brest en passant par Lorient. 

Prise en charge multidisciplinaire

« C’est une prise en charge très spécifique qui ne se limite pas à savoir faire un pansement« , affirme Sophie Parson. Cette infirmière, en poste au CHU de Nantes depuis avril 2004, nous confie qu’elle a toujours voulu travailler auprès des brûlés (sauf les enfants). C’est dans la salle de balnéothérapie, où les soins sont réalisés sous l’eau grâce à un brancard-douche, qu’elle poursuit : « Autour cette prise en charge complexe vont graviter pleins de spécialités différentes qui nécessitent la prise en compte de la personnalité du patient, sa psychologie, ses pathologies existantes ou pas. On peut avoir un patient brûlé avec une fracture de bassin, ce qui fait appel à des connaissances de traumatologie, d’orthopédie, ou de réanimation si le patient est pris en charge en réanimation. »

Le bleu apaisant et froid de la balnéothérapie. Crédit Photo : Réseau CHU

A Nantes comme ailleurs, le soin de la brûlure rassemble des profils et des compétences diverses. Que se soit en réanimation ou en hospitalisation conventionnelle, on peut croiser, aux côtés des chirurgiens, anesthésistes-réanimateurs et des infirmières, des assistantes sociales, des psychiatres ou encore des psychologues. Une pluridisciplinarité que Vanessa Regnier, psychologue, juge indispensable pour mener à bien sa mission quotidienne. « Je fais sans cesse appel à mes collègues pour savoir où on en est chaque jour, faire le point, parce que les choses peuvent changer très vite. J’ai besoin d’avoir les dernières nouvelles, savoir comment s’est passée la nuit, si la famille a appelé ou pas, pour pouvoir avoir une vision globale de la situation. » Présente pour les patients, Vanessa Regnier intervient aussi auprès de ses collègues car, comme elle le résume bien, le feu et les dommages qu’il cause, charrient beaucoup « d’intensité et de gravité. « 

Rendre acceptable l’inacceptable

Cette violence de la brûlure, décuplée lorsque cette dernière s’avère profonde ou s’étend sur des zones exposées tels que le visage et les mains, le Pr Perrot la constate lui aussi tous les jours. Derrière ses lunettes, le quadragénaire se montre réaliste et lucide quant aux possibilités qu’offre la chirurgie réparatrice. « Elle a pour objectif de rendre acceptable l’inacceptable, donc on va essayer de reconstruire au mieux. On va avoir des chirurgies pour que les complexes disparaissent, qu’on puisse se réinsérer, aller de nouveau dans la rue sans que les gens vous dévisagent parce que vous n’êtes pas comme tout le monde, mais on a aucune capacité à restaurer exactement la situation d’avant parce que la brûlure est un traumatisme extrêmement violent de tous les tissus. « 

La brûlure est un traumatisme extrêmement violent de tous les tissus.

Pr Pierre Perrot

Et lorsqu’on évoque avec les greffes de faces qui se sont multipliées ces dernières années et dont les images, souvent impressionnantes, ont fait la une des médias (on pense notamment à la transplantation faciale de Patrick Hardison, pompier grièvement brûlé dans un incendie en 2001), le Pr Perrot tempère là encore : « Ce sont des processus de rééducation très longs avec des résultats qui sont encore discutables et nécessitent un traitement immunosuppresseur à vie. Aujourd’hui, on n’a pas de solution exceptionnelle. » 

Au pays de la brûlure, les miracles n’existent pas. Les miraculés, oui. 

Adrien Morcuende

 

Infos utiles 

400 personnes touchées par la brûlure chaque année

9000 hospitalisations

23 Centres de traitement des brûlés sur l’ensemble du territoire français

8 reçoivent les victimes adultes et enfants

 

Les filières de prise en charges en France (2018) – Source : CHU de Nantes

Commentaires

Il n’y a pas encore de commentaire pour cet article.

Sur le même sujet

Arrêt cardiaque : être préparé pour sauver demain

Dans les locaux du SAMU 44 (CHU de Nantes), le Centre d’Enseignement aux Soins d’Urgences (CESU) forme les professionnels de santé aux gestes et soins d’urgence. Il y a quelques semaines, nous avons suivi une matinée intense de formation à destination d’étudiants en troisième année de médecine, centrée sur l’arrêt cardiaque. Reportage.

Renaissance des urgences de Jeanne de Flandre

Le CHU de Lille inaugure ce mois-ci ses nouvelles urgences gynécologiques et obstétricales, situées au sein de l’Hôpital Mère-Enfant Jeanne de Flandre. Au-delà de la rénovation du service, c’est l’ensemble de la prise en charge des patientes qui a été rebâtie. Un atout de plus à destination de la femme, du nouveau-né ou de l’enfant.

Sur la voie durable

La semaine européenne du développement durable, qui s’est étendue du 19 septembre au 8 octobre, a été l’occasion pour le secteur de la santé de communiquer sur les enjeux de transition énergétique et écologique dans les établissements. Les CHU n’ont pas raté l’occasion de s’afficher en acteurs vertueux, et ce au travers d’un dossier qui rassemble des initiatives de développement durable dans vingt-huit d’entre eux. A travers sa série vidéo La voie durable, composée de sept épisodes, Réseau CHU revient sur ces actions dont la promotion commune est peut-être le signe d’une volonté d’engagement plus forte et systémique.