Céline Meguerditchian : “la médecine d’urgence à l’hôpital public est devenu un combat au quotidien”

Lorsque nous rencontrons Céline Meguerditchian dans son bureau, nous savons déjà que l'interview ne sera pas un entretien fleuve. Car pour celle qui a été nommée cheffe des urgences adultes de la Timone (AP-HM) il y a six mois, le temps est un luxe. Entre les appels qui ne s'arrêtent jamais, elle aura néanmoins réussi à nous parler durant une vingtaine de minutes de sa mission, du fonctionnement d'un service en sous-effectif qui doit compter sur des docteurs junior en plein été, et de ce qui fait de la médecine d'urgence à l'hôpital public est devenu "un combat" au quotidien.

Être cheffe des urgences, ça veut dire quoi au quotidien ?

Cela veut dire partager son temps entre le travail de terrain, donc prendre soin des patients, et être le point de référence à toutes les problématiques et à tous les projets envisagés dans le service. J’ai quand même le Dr Gilles Gambini qui m’aide en tant que directeur médical adjoint, parce que je serais incapable de faire la totalité de cette tâche seule. Et évidemment, tous les médecins qui m’aident sur chaque projet qui leur a été confié.

Comment cela s’est fait ? 

Jamais je ne me suis levée le matin en disant : “ça y est, je vais être cheffe de service.” […] les médecins du service m’ont vraisemblablement donné plus de légitimité pour prendre ce poste, du fait de mon ancienneté – puisque ça fait un moment que je suis là maintenant – sûrement aussi du fait de ma polyvalence. Voilà cela c’est fait un peu comme ça.

La crise des urgences à Marseille, concrètement, ça ressemble à quoi ?

La crise des urgences c’est, je pense, deux axes : une crise d’effectifs cela se dit beaucoup depuis que je suis en poste. On est à mi-effectif en termes de médecins. On devrait être plus de trente, on n’est même pas quinze, et cela en comptant sur des docteurs juniors donc qui sont de jeunes médecins urgentistes en fin de formation. Mais c’est aussi une crise d’afflux. Finalement, les urgences deviennent la réponse un peu à tout. Je pense que les urgences sont tout simplement le symptôme d’un dysfonctionnement global du système de santé puisqu’on est visible, puisqu’on est la porte ouverte en permanence, puisqu’on est la vitrine de l’hôpital. Il y a certes un dysfonctionnement de la médecine d’urgence, mais je pense qu’il y a vraiment un gros dysfonctionnement du système de santé. 

Comment expliquez-vous ces dysfonctionnements ?

Il y a sûrement eu des dysfonctionnements d’entente interne dans l’équipe, comme il y en a dans beaucoup de grosses équipes […]. Notre service de médecine d’urgence a aussi du mal à avoir de la reconnaissance. L’hôpital de la Timone, on l’entend encore aujourd’hui, est un hôpital d’élite, de surspécialités. C’est difficile à dire mais je pense que le patient des urgences intéresse peu ces services surspécialisés. 

Du côté de la philosophie de vie, elle a beaucoup changé chez les médecins. Je ne suis plus sûre qu’on ait envie, ou en tout cas que les plus jeunes aient envie de s’embêter à résoudre ces problèmes – parce que c’est pas facile la médecine d’urgence au quotidien, c’est un combat – pour un salaire d’hôpital public. J’ai l’impression que les médecins n’ont plus envie de s’embêter tant que ça pour des salaires aussi faibles, là où ils peuvent travailler deux fois moins avec des salaires deux fois plus élevés.

Comment faîtes-vous face dans votre service ?

Au niveau du terrain, on s’est organisé pour pouvoir tenir à quatre médecins urgentistes de jour et de nuit, plus un traumatologue. On est cinq de garde finalement h24. Même si on a des journées qui sont un peu plus dures, on arrive à tenir le coup comme ça. 

On a par ailleurs la maison médicale de garde qui ouvre à partir de 14h00, là où elle ouvrait à 20h00, donc cela nous permet de mettre pas mal de patients sur cette filière-là. Pour le mois de juillet, on a notre unité d’hospitalisation de courte durée qui est ouverte grâce au Dr Ayari. Il n’y a que lui à temps plein donc on ouvre du lundi au samedi, et on refermera en août. Le Samu nous aide aussi sur le flux de patients. Il est censé regarder à partir du certain moment où on a un gros pic d’afflux, pour essayer de lisser sur les autres établissements de santé du secteur. Le problème, c’est qu’on est tous débordés […], donc on a beaucoup de mal à faire ce lissage.  Il y a un flux énorme de patients partout.

Combien de médecins faudrait-il pour que le service tourne normalement ?

Normalement, entre dix et quinze. Entre dix et quinze, cela serait bien. Alors si on compte bien, il y en trois à quatre qui arrivent d’ici la fin de l’année. Il en faudrait dix de plus pour être bien, pour pouvoir de nouveau pourvoir tous les postes de terrain ; également pouvoir de nouveau avoir une équipe recherche comme on avait pour mener des projets de formation, avoir toujours un vieux médecin en backup, qui peut mener lui ses projets (parce que chaque médecin a des projets organisationnels) mais également qui peut venir en tuteur auprès des plus jeunes dans les soins. 

Refusez-vous des patients ?

Non. On ne peut pas refuser des gens, on peut leur dire que leur place n’est pas là et qu’on ne pourra rien faire pour eux aux urgences, mais pour l’instant on ne refuse pas de patients.

La nomination d’un urgentiste à la tête du ministère de la Santé. Une réaction? 

Cela fait plaisir qu’un urgentiste se retrouve ministre. Il a quand même fait la mission flash juste avant donc, quelque part, il connaît plutôt bien son sujet. Il était président de Samu urgences de France, donc assez investi dans la problématique. On compte beaucoup sur cette nomination pour trouver des solutions rapides et surtout pragmatiques qui puissent nous servir sur le terrain rapidement. 

Des à-côtés en dehors de ce travail prenant ? 

Le problème c’est que ne ça ne fait que six mois donc non, j’ai plutôt mis de côté tout ce qui est activités extrascolaires j’ai envie de dire, pour me consacrer au travail et à ma famille. C’est sûrement une erreur, mais pour l’instant, je n’ai su le faire que comme ça. Je vais essayer de m’équilibrer un peu plus à la rentrée, après mes vacances. Il faut que je prenne du recul et que je me dise que si je ne traite pas un mail aujourd’hui, mais dans trois jours ou dans une semaine, ce n’est peut-être pas très grave. Donc pour l’instant, je pense que je ne fais pas la part des choses, mais il faut que j’apprenne à la faire.

Propos Recueillis par Adrien Morcuende 

Interview proposée dans le cadre de la série vidéo “Les CHUCHOTEURS ! Ces professionnels des CHU qui méritent d’être entendus », accessible sur notre chaîne YouTube. 

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