Janvier 2014 : Coma hypermédiatisé de Michaël Schumacher – Mort en suspens de Vincent Lambert

Aucun lien entre ces deux épreuves si ce n’est une surexposition aux feux de l’actualité qui explique leur cohabitation dans la revue de presse du mois de janvier : Victimes de circonstances exceptionnelles, ces deux patients n'ont aucune prise sur les événements, ni connaissance du déferlement inouï qu’ils suscitent. Décryptage…

Aucun lien entre ces deux épreuves si ce n’est une surexposition aux feux de l’actualité qui explique leur cohabitation dans la revue de presse du mois de janvier : Victimes de circonstances exceptionnelles, ces deux patients n’ont aucune prise sur les événements, ni connaissance du déferlement inouï qu’ils suscitent. Décryptage…

Admis en réanimation au Centre Hospitalier Universitaire de Grenoble, suite à une chute de ski le 29 décembre 2013, Michaël Schumacher souffre d’un traumatisme crânien grave.

La mauvaise nouvelle est tombée tandis que chacun se préparait pour les fêtes de fin d’année. Vif émoi chez les fans de la Scuderia Ferrari, chez les passionnés de course automobile et au final chez tout le monde tant est grande l’aura du septuple champion du monde de F1.

Le CHU de Grenoble est alors pris d’assaut par les micros et caméras de tous les continents, pas moins de 150 journalistes assistaient à la 1ère conférence de presse. Le service de communication est submergé de demandes d’interviews des quatre coins du globe. Le parking et le hall de l’établissement se sont transformés en scène pour les supporters du champion venus soutenir leur idole.
Hospitalisé dans l’unité de soins intensifs après avoir subi une intervention neurochirurgicale le jour même et une autre le lendemain soir, Michaël Schumacher dont le pronostic vital est engagé est plongé dans un état de coma artificiel. Sous les projecteurs, l’équipe médicale dirigée par le Pr Jean-François Payen fait face à une pression médiatique extrême et informe régulièrement les médias

Au lendemain de son arrivée, les neurochirurgiens révélaient en conférence que « l’ex-pilote souffre d’hématomes intracrânien, d’un œdème cérébral, et de lésions hémorragiques bilatérales. » Un diagnostic repris par les journalistes avec force vidéos et directs depuis l’entrée du CHU ou au milieu des bannières exposées par les fans arrivés sur place.

Nouvelle conférence de presse le 31 décembre au CHU au cours de laquelle le Pr Payen explique qu’une légère amélioration a permis d’opérer à nouveau le pilote, en accord avec sa famille. « Le but était de diminuer de façon plus radicale la pression intra-crânienne. Nous avons fait ça cette nuit avec une bonne efficacité. Nous avons vu que l’évacuation de l’hématome, situé à gauche du crâne, était correcte et satisfaisante. La situation est mieux contrôlée qu’hier." annonçait-il à l’AFP le 31 décembre. Et sensible à ce que pouvait ressentir les familles des autres patients, le chef de service a rappelé les valeurs de l’hôpital public : « Vous jugez cette situation exceptionnelle parce qu’il s’agit de Michael Schumacher. Mais je veux dire à toutes les familles des autres patients hospitalisés dans le service qu’ils sont soignés de la même façon et avec le même engagement thérapeutique que M. Schumacher. Nos équipes travaillent pour soigner au mieux l’ensemble de nos patients ».
Véritable « tragédie en direct », le coma du champion, l’arrivée du Pr Gérard Saillant, un proche du coureur, la souffrance de son épouse et de ses enfants, l’interception d’un homme déguisé en prêtre et qui pourrait être un journaliste, la consternation des habitants de Gland, sa ville natale, la mobilisation de ses fans, l’enquête du procureur sur les causes de son accident… ont donné lieu à plus de 200 millions d’articles sur les sites des journaux et de messages de soutien sur les réseaux sociaux.

Et Denis Masliah de commenter le phénomène en ces termes dans les colonnes du Dauphiné Libéré du 01 janvier « Depuis que l’ancien champion de Formule 1 allemand est hospitalisé dans un état critique au CHU, ses proches et, plus largement, tous les fans de cette véritable icône du sport mondial, sont suspendus aux annonces des médecins et au moindre signe d’amélioration de l’état de santé du célèbre patient ».

Le 6 janvier, le CHU diffusait un communiqué pour rappeler que l’état de Michael Schumacher n’avait pas évolué « critique mais stable » et pour inviter "avec insistance" les médias à respecter le secret médical et à s’en tenir "aux informations données par l’équipe médicale en charge ou son management », les seules valables".
De son côté, l’épouse du pilote, Corinna Schumacher avait demandé dans un communiqué adressé aux rédactions  " que l’on ménage les médecins et l’hôpital afin qu’ils puissent travailler en paix (…) S’il vous plaît laissez aussi notre famille tranquille". Des appels relayés par Michael Konken, président de l’Association des journalistes allemands (DJV) qui a rappelé dans un communiqué repris par l’AFP du 7 janvier que le code de déontologie de la presse exigeait "le respect face à la douleur des victimes et les sentiments des proches" et que cette disposition « est aussi valable quand la victime est célèbre »
En vain, les rumeurs les plus folles continuent à courir sur la toile. Le 15 janvier Allan Hall Allan Hall s’inquiète dans le magazine Focus d’un possible maintien dans le coma « pour le reste de sa vie ». Le 20 janvier, sur le site de Paris-Match, Anthony Verdot-Belaval cite le magazine «Bild». Selon les journalistes allemands, l’équipe médicale du CHU de Grenoble va tenter cette semaine, « de sortir Michael Schumacher du coma. Ce serait donc des jours décisifs qui attendent l’ancien pilote de F1. En effet, des précisions devraient également être données le 24 janvier prochain, lors d’un point-presse, concernant l’état de santé de Michael Schumacher, son hypothétique réveil, ses séquelles ( …) »
Le 26 janvier, le JDD annonce au conditionnel que «  la star du sport automobile, en phase de réveil depuis mardi, pourrait avoir des séquelles. » et précise que le CHU de Grenoble se refuse à tout commentaire et que l’entourage du champion dément. » Mais l’absence d’information laisse place aux  supputations, aux fausses rumeurs immédiatement reprises sur les réseaux sociaux et les journalistes en appellent aux experts des autres établissements. «  La durée moyenne d’un coma artificiel pour les traumatisés crâniens graves est "de l’ordre de 15 jours", selon le Pr Gérard Audibert, responsable de l’unité de réanimation neurochirurgicale du CHU de Nancy. Même si cela peut être un peu plus long, c’est "assez rare" qu’un coma artificiel dépasse trois semaines », explique le spécialiste interrogé par l’AFP du 27 janvier. Quelques heures avant l’Agence de presse avait diffusé une dépêche annonçant que les anciennes écuries de Michael Schumacher, Ferrari et Mercedes lui adressent un message de soutien "#KeepFightingMichael" révèle l’AFP.
Le 30 janvier, « les médecins ont entamé un processus de réveil qui pourra être long »  prévient Sabine Kehm, attachée de presse de Michaël Schumacher qui précise dans son communiqué que « Les sédatifs administrés sont depuis peu diminués ». Et elle indique "Initialement, il était clairement convenu (…) de ne communiquer cette information médicale que lorsque ce processus serait consolidé, cela afin de protéger la famille. Nous ne donnerons aucun renseignement sur les étapes intermédiaires". L’information attendue se retrouve dans tous les journaux et réseaux sociaux.
Les journalistes se sont aussi intéressés à la pression médiatique exceptionnelle subie par le CHU de Grenoble et les praticiens et au dispositif déployé pour gérer cette situation exceptionnelle. Afin de préserver l’intimité du champion l’institution a placé deux membres de son service de sécurité à l’étage et filtré les entrées… Quant au service de communication, il a travaillé en coordination avec Sabine Kehm, et a su protéger les équipes des assauts des médias. Les mesures prises ont été jugées efficaces comme l’a reconnu l’AFP dans sa dépêche du 7 janvier  « L’accident de Michael Schumacher a mis en lumière la communication parfaitement contrôlée du CHU de Grenoble ».

La fin de vie de Vincent Lambert hospitalisé au CHU de Reims est au centre d’une bataille judiciaire que se livrent les membres d’une famille déchirée.

La vie de ce jeune infirmier psychiatrique de 32 ans, père d’une petite fille bascule le 29 septembre 2008. Victime d’un grave accident de la circulation alors qu’il se rendait à son travail, il souffre d’un traumatisme crânien. Tétraplégique, ayant traversé une phase de coma profond de 3 ans, il est  désormais « totalement aphasique et dans un état de coma pauci-relationnel, un état de conscience minimale «  -qui permet une certaine interaction avec l’environnement par la vue notamment, sans pour autant "être sûr qu’il intègre correctement les informations Sensorielles » explique l’AFP du 13 janvier.

En avril 2013, son euthanasie passive est décidée par l’équipe du docteur Eric Kariger, chef du pôle «autonomie et santé» du CHU de Reims. Son alimentation est arrêtée durant 31 jours mais elle reprendra le 11 mai par décision du tribunal administratif saisi en urgence par les parents – les magistrats ayant estimé que l’ensemble de la famille n’avait pas été suffisamment informé. S’ensuit une polémique, relayée par toute la presse.

En septembre 2013, le docteur Eric Kariger lance un nouveau protocole de fin de vie comprenant des réunions collégiales avec des médecins et les membres de la famille. Deux conseils de famille ont été organisés notent François Béguin et Laetita Clavreul dans le monde du 15 janvier sans qu’un consensus ait pu émerger. le docteur Eric Kariger précise Eric Faverau dans libération du 17 janvier reçoit l’accord de l’épouse de Vincent, le soutien de 7 des 11 membres de sa famille, l’accord du comité d’éthique du CHU de Reims, et l’assentiment de 5 des 6 médecins qui avaient participé à l’élaboration de la prise en charge ».  Le médecin informe alors les proches de la décision médicale d’arrêter les traitements de nutrition et d’hydratation artificielles du malade.
Scandalisés par cet « acharnement euthanasique » selon l’expression reprise par le Figaro du 14 janvier, les parents ont à nouveau saisi le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne. Le 16 janvier, les magistrats s’opposent à nouveau au processus d’euthanasie en demandant le maintien de l’alimentation et l’hydratation du patient. Motif : «une atteinte grave et manifestement illégale au droit fondamental à la vie» (article L521-2 du Code de justice administrative) était commise. Selon eux " la poursuite du traitement n’était ni inutile, ni disproportionnée et n’avait pas pour objectif le seul maintien artificiel de la vie " est-il précisé dans Ouest-France du 16 janvier.  Pour l’avocat des parents,  Me Jérome Triomphe, Vincent n’est pas mourant mais handicapé ni atteint d’aucune maladie» et les aliments ne sont pas des médicaments" et que par conséquent, "l’obstination déraisonnable", que proscrit la loi Leonetti de 2005, ne s’applique pas à son cas.
Le 16 janvier sur France 24, la présidente de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), Jacqueline Herremans qualifie la décision des juges de "révoltante, incompréhensible et inhumaine". Elle regrette "que les volontés de Vincent Lambert n’aient tout simplement pas été respectées". Avant même son accident de la circulation en 2008, le patient avait exprimé son souhait de ne pas se retrouver maintenu en vie artificiellement. Au cours de l’année 2013, il a aussi multiplié, d’après les médecins, des comportements d’opposition aux soins, "faisant suspecter un refus de vivre". L’épouse de Vincent Lambert et son neveu étudient la possibilité de déposer un recours auprès du Conseil d’État. .
Mais qu’est-ce exactement qu’une obstination déraisonnable ? A quels cas appliquer la loi Leonetti ?  Les juges peuvent-ils se substituer aux médecins ? Les parties concernées interprètent différemment les textes. Pour le Pr Didier Sicard, ancien président du Comité d’éthique « la légalisation du suicide assisté est envisageable ». Pour autant « la mort qui est de l’ordre de l’intime, ne peut être un droit. Le droit c’est d’être soigné, de ne pas souffrir. » expose-t-il dans une interview accordée à Marie-Amélie Lombard-Latune dans le Figaro du 15 janvier.
Euthanasie passive ? Suicide assisté ?  Vers une nouvelle loi ? Le 14 janvier, lors de sa conférence de presse, le président de la République a confirmé qu’il souhaitait un projet de loi consensuel pour « permettre à toute personne majeure atteinte d’une maladie incurable provoquant une souffrance psychologique, physique insupportable et qui ne peut être apaisée, de pouvoir demander dans des conditions strictes, une assistance médicalisée pour terminer sa vie en dignité ».

Mais en attendant, dans une tribune du monde.fr du 27 janvier, six proches de Vincent Lambert en appellent à la ministre de la santé pour qu’elle enjoigne le CHU de Reims de saisir le Conseil d’Etat du 27 janvier où ils expliquent « Si le Conseil de l’Ordre des médecins du département de la Marne a pris une position favorable sur le respect de la procédure du Dr Kariger et de son équipe, l’encourageant ainsi à tenter un recours, cela n’a pas été le cas au niveau national. Le problème est pourtant national aujourd’hui puisque personne n’est dorénavant protégé devant un acharnement thérapeutique lorsque certains membres d’une famille le décident. Si notre ministre de la santé Marisol Touraine a assuré l’hôpital, le médecin, l’épouse de Vincent de son soutien, les encourageant aussi à faire un recours, aucun courrier n’est venu confirmer ces paroles. »

Alors que ce débat ravive les clivages  entre pro et anti euthanasie  « Vincent restera sur son lit, noyé de silence, avec juste des soins de nursing et une alimentation artificielle » comme l’écrit Eric Favereau.

Le 29 janvier, plus de trente médias titraient sur l’appel fait devant le Conseil d’Etat par l’épouse de Vincent Lambert contre son "maintien en vie artificielle". Pour son avocate, Me Nourdin, "Elle aurait aimé ne pas avoir à prendre cette initiative. Elle considère que ne pas la prendre, c’était contrarier le respect qu’elle doit à son époux. Elle ne doute pas un seul instant de ce que son mari n’aurait jamais souhaité être dans la situation dans laquelle il est aujourd’hui". Quant au CHU de Reims, "il attend un courrier officiel de la ministre de la Santé pour se joindre à la démarche de Rachel Lambert." est-il noté.
Et le courrier vint. S’ensuivit un communiqué daté du 29 janvier où la direction du CHU de Reims annonçait que « Conformément à la position exprimée par la ministre de la santé » l’établissement fera appel devant le Conseil d’Etat du jugement du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne en date du 16 janvier. Cette décision a été relayée sur plus de 20 titres nationaux.

Marie-Georges Fayn 

 


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