Mama Mondésir : l’oasis de nos couloirs d’hôpitaux

Surprenante, Monique Raikovic l'est à plus d'un titre. Avec Mama Mondésir, elle raconte en français et en créole trois jours de la vie d'une cadre soignante guadeloupéenne exerçant au CHU de Cochin en 1967, en tant que surveillante de nuit dans un service pour grands insuffisants respiratoires et vasculaires, un service de malades hommes. Seul le nom de l'hôpital est vrai, service et personnages n'étant que vraisemblables et ce à une époque donnée, d'où l'importance de ce « 1967 » régulièrement rappelé. C'était il y a longtemps du point de vue de la médecine hospitalière. Mais on est bien aujourd'hui, du point de vue des personnels soignants.

Surprenante, Monique Raikovic l’est à plus d’un titre. Avec Mama Mondésir, elle raconte en français et en créole trois jours de la vie d’une cadre soignante guadeloupéenne exerçant au CHU de Cochin en 1967, en tant que surveillante de nuit dans un service pour grands insuffisants respiratoires et vasculaires, un service de malades hommes. Seul le nom de l’hôpital est vrai, service et personnages n’étant que vraisemblables et ce à une époque donnée, d’où l’importance de ce « 1967 » régulièrement rappelé. C’était il y a longtemps du point de vue de la médecine hospitalière. Mais on est bien aujourd’hui, du point de vue des personnels soignants.

Mama Mondésir achève une de ses nuits de travail et où elle quitte l’hôpital pour regagner son domicile et profiter de journées et de nuits de repos bien nécessaires. Sous l’effet d’une inquiétude qu’elle ne s’explique pas et qu’elle éprouve comme un pressentiment, mais aussi sous l’emprise de la fatigue d’une nuit qui a été rude, Léonce Mondésir s’abandonne, livrant à travers dialogues et soliloques la manière dont elle perçoit son expérience de l’intégration. On suit sa résistance identitaire à travers l’exercice de sa langue d’origine en pensée, mais également sous toutes les formes de francole – contraction de français-créole – qui lui sont possibles quand elle s’adresse aux personnes de son entourage qui ne s’expriment qu’en français. Elle dit parler alors en « mondésir ». Au fil des pages, le lecteur partage le quotidien de cette infirmière emblématique, généreuse et libre à l’esprit aiguisé comme un récif. Sous la plume de Monique Raikovic, l’écriture noire sur blanc prend le chatoiement de ce « mondésir », en l’occurrence pure invention de l’auteure et qui n’est pas la moindre de ses prouesses linguistiques ! Mais Mama Mondésir couronne d’autres exploits….

Pour écrire cette histoire Monique Raikovic s’est-elle inspirée de ses souvenirs antillais ? Non, elle n’avait jamais vu les îles avant de risquer la première ligne du roman. Parlait-elle créole il y a 5 ans ? Non, française de souche, elle maîtrisait la langue de Molière et n’avait jamais prononcé un seul mot dans celle de Césaire. Est-elle au moins soignante ? Et trois fois Non. Dans ses vies antérieures elle a été médecin généraliste, journaliste, rédactrice en chef de Décision Santé et auteure déjà de trois romans*.

Mais alors comment a-t-elle fait ? Elle a convoqué grammaires et dictionnaires créoles et s’est patiemment immergée dans la culture ultramarine. En gros elle a appris cette langue orale en s’imprégnant de ce qui en était déjà écrit. Et puis elle est montée sur les bateaux de son imagination, voguant à la découverte du parlé coloré… L’entreprise improbable a séduit Hector Poulet, défenseur bien connu du créole guadeloupéen, qui a décidé d’aider Monique Raikovic à perfectionner son créole tout en lui faisant découvrir la Guadeloupe, puis a préfacé le roman, acceptant ainsi de cautionner le travail de l’auteure.

Anvwala on bon lidé i maché byen : Mama Mondésir est salué aux Antilles et dans les milieux caribéens de Paris. C’est aussi une histoire dans l’histoire, celle de la rencontre de deux consciences convaincues de la nécessité du métissage des cultures et qui voient en ce métissage l’avenir de l’humanité.

Marie-Georges Fayn

Extrait Page 54
« Toupannan lannuit-la nou ka vwè, nou ka konpwann : lavi, sé o manto èvè lanmò pou doubli. Nou pé vwè doubli-lanmò andidan sé manto izé lasa, sé manto chiré lasa. Adan lopital, pa tini ni moun blan ni moun nwè ni moun pòv ni moun rich ni moun bon ni moun mové. Tini anki moun malad. Anki doulè. Pwen. Menmjan èvè lanmò, lopital-la ka défasé tout diférans. Nou, lézenfiwmyèz lannuit, nou sav sa. Si lopital pa lanmò, i pa lavi nonplis. Pa fo moun rété lontan lopital osinon… Toupannan lannuit sé malad-la pa ka lité. Kifè yo ka plis malad ankò. Asifi yo pozé kò a-yo, yo lagé gidon pou yo konmansé dékoud472tousuitman. A pa fasil ! »

Traduction
Durant la nuit, nous voyons, nous comprenons : la vie est un manteau qui a la mort pour doublure. Nous pouvons voir cette mort-doublure à l’intérieur de ces manteaux usés, ces manteaux déchirés que sont toutes ces vies, dans nos lits. A l’hôpital, il n’y a plus ni homme blanc, ni homme noir, ni pauvre, ni riche, ni bon ni méchant. Il n’y a que des malades, que des êtres qui souffrent. Que la douleur. Point. Comme Madame la Mort, l’hôpital efface toutes les différences. Nous, les infirmières de nuit, nous savons cela… Si l’hôpital n’est pas la mort, il n’est pas la vie non plus. Il ne faut pas rester longtemps à l’hôpital, sinon… Pendant la nuit, les malades ne luttent plus. Du coup, ils sont encore plus malades. Il suffit qu’ils se laissent aller pour qu’ils commencent à se défaire. Dur, dur…

Mama Mondésir, roman créole de Monique RAIKOVIC, préface de Hector Poullet, Editions du Cygne, 420 pages au format 16 x 24 broché – 38 euros –
Editions du Cygne, 4, rue Vulpian, 75013 Paris- Tél : 01 55 43 83 92
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com

*B.comme Bonhomme, Editions d’écarts, 1999
L’allée des lilas, Editions d’écarts, 2002
Le réverbère de la rue Malebranche, Editions d’écarts, 2002

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